L’outsider… la naufragée… Texte : Solène Dussault

Outsider est un mot anglais qui signifie « celui qui est en dehors ». Pour moi, pour nous, elle est celle qui a fait un choix. Celui d’être en dehors de nous. Elle ne s’est pas enlevé la vie. Elle s’est enlevée de nous. Arrachée à notre cocon de bienveillance.

Elle est celle du milieu. La rebelle, la revendicatrice, l’artiste, l’originale. Celle qui n’est pas dans un moule, qui a toujours eu une grande soif de liberté. Celle qui voit le monde à travers sa lunette à elle. Celle qui est partie à 18 ans faire le tour de l’Europe avec son sac à dos. Celle qui a fait des graffitis sur les murs de notre ville. Celle qui a eu toutes les couleurs de cheveux, qui a tenté toutes sortes d’expériences.

Et puis un jour, elle est partie travailler sur un bateau de croisière. Le début du naufrage. À son retour, les vagues géantes, le chaos, la descente aux enfers, les crises, les remises en question, les difficultés à gérer son quotidien. Les enjeux de santé mentale sont entrés dans sa vie, et dans la nôtre. Un tsunami infernal… Nous n’avons jamais su ce qui s’est réellement passé sur ce paquebot du cauchemar…

Je dis qu’elle est l’outsider. Elle s’est mise en dehors des liens qui nous unissaient à elle. Elle a coupé les ponts. Elle ne participe plus à nos pique-niques familiaux, à nos sorties aux pommes, aux anniversaires soulignés dans la simplicité. Il en manque toujours une : elle. Elle a prononcé des paroles qui tuent. Celle qui en souffre le plus est notre mère. Celle qui l’a mise au monde. Elle appelle son enfant à son anniversaire, mais doit laisser un message sur sa boîte vocale. Elle lui écrit des cartes de Noël, qui restent sans réponse. Elle s’est fait accuser de tous les maux de la terre. Elle s’est fait dire « va chier ». Elle est allée déposer des repas, des bas chauds sur le pas de sa porte. Souhaitant ardemment que la porte de son cœur s’ouvre, qu’elle soit touchée. L’ignorance, c’est tout ce qu’elle a eu en retour. Lorsqu’elle avait suffisamment de courage, c’étaient des reproches qui étaient vomis. Nous en étions toutes éclaboussées.

Nous avons appelé l’ambulance alors qu’elle se trouvait en plein délire, de ne pas avoir assez mangé. Le psychiatre qui l’a reçue à l’urgence s’est fait berner par ses paroles enjôleuses. Nous souhaitions qu’elle reçoive des soins, selon ses besoins. Tel ne fut pas le cas. Le lendemain matin, elle s’est retrouvée dans le stationnement, se sauvant de nous à toutes jambes. Combien de nuits blanches notre mère a passées éveillée, à se torturer avec les comment et pourquoi? Ma mère qui nous demande, la larme à l’œil et les lèvres sautillantes :  « Avez-vous des nouvelles, vous? Est-ce qu’elle vous parle? » Non, maman, elle ne nous parle pas. Ce n’est pas toi, c’est sa souffrance à elle qui l’aveugle et la confronte.

Je crois aussi qu’elle est naufragée sur son île. J’imagine qu’elle se sent seule ou qu’elle s’y trouve avec des gens comme elle, qui pansent leurs plaies. Une naufragée qui ne veut pas d’aide pour le moment. Qui a cessé sa médication, elle qui en avait pourtant tellement besoin. Nous lui avons lancé plusieurs bouées, des S.O.S., des cordes, des vivres, un bateau pneumatique. Ils sont restés sur la berge, à la dérive. Elle n’en a pas voulu. Nous avons souhaité être un phare pour elle, pour l’éclairer dans sa nuit.

Nous ne savons pas si elle est déménagée. Si elle travaille encore. Tellement de « si ». Notre famille est amputée d’un de ses membres. Nous apprenons à vivre sans elle, chaque jour. Elle est une abonnée absente et nous respectons son choix. Nous ignorons si elle s’est noyée…

Solène Dussault



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