Archives novembre 2018

À toi, mon ami malade

Tu es mon premier ami garçon.

Tu es mon premier ami garçon.

Le seul avec qui j’ai tout, tout partagé sans jamais te perdre pour autant.

Tu as vu le pire de moi, mais moi, je n’ai vraiment jamais vu le pire de toi.

Tu es depuis notre enfance ma personne préférée… celui qui reste à côté de moi et qui jamais ne me dérange ou ne me demande d’efforts.

Tu as toujours pris ma défense et tu t’es montré plus protecteur que ma propre famille dans des situations où j’avais peut-être même tort, tu ne m’as jamais rien demandé.

Je me rappelle encore m’être rendue chez toi sur mon petit vélo, toute contente… et être arrivée au bout de ta rue pour voir la police devant chez toi. Tu avais fait une colère, encore.

Ta mère devait m’annoncer que tu ne jouerais pas finalement, que ça avait mal tourné. Elle s’excusait (et moi aussi).
Le lendemain, tu arrivais chez moi en t’excusant… Tu ne comprenais pas ce qui était arrivé, mais ce n’était jamais ta faute et je te croyais.

Tu as commencé à tomber quand on était encore jeunes; tu tombais déjà au primaire, et tu te relevais déjà trop difficilement.

Quand on est rentrés au secondaire, tu devais déjà te déplacer avec trop de béquilles. Tu étais malade et je le savais.
Ça n’a pas été long que tu as commencé à voir tout en noir… Tous ceux qui voulaient ton bien, tu les voyais comme tes ennemis.

Sauf moi : je te reprenais, te comprenais et surtout, je t’aimais.

Tu as été transféré dans l’aile des « TC ». Tu faisais tes colères là bas régulièrement et c’était comme « normal ». Tu avais des amis comme toi qui faisaient eux aussi des colères et tu te sentais compris.

Tu te sentais respecté.

Tes parents t’ont mis à la porte, tu étais malade, ils le savaient, mais ne savaient plus comment t’aider si tu ne te soignais pas.

Les miens t’ont ouvert la nôtre.

Tu étais malade, ils s’en doutaient, mais ne comprenaient pas.

Tu habitais sous notre toit et tes colères, elles, elles grandissaient tout autant que tes excuses qui suivaient. On voulait te guérir, mais on a compris que c’était hors de notre contrôle.

Ils ont dû, à leur tour, te laisser aller.

Tu es parti.

Tu étais malade.

On le savait, tout le monde le savait.

Mais on t’aimait encore et pour toujours.

L’école a passé, mais tes colères elles, non.

Tu consommais, tu te faisais de plus en plus mal et te sentais incompris de tous.

Tu as commencé à t’isoler.

À fréquenter des gens pour habiller ton temps que tu avais toujours de plus en plus de mal à affronter seul.
Parfois, on ne se voyait pas pendant de longs mois. Mais chaque fois que tu revenais, c’était le grand retour, plein d’amour et d’émotions.

Rien ne se fait à moitié avec toi.

Autant tes colères sont grandes, autant tes bonheurs sont magiques.

Tu es mon ami, mon plus vieil ami, mais surtout mon meilleur ami.

Tu es souffrant en dedans et ça me blesse. Tu es l’oncle de mes enfants et le fils de ma mère, le frère de ma sœur et l’ami de mon chum. Grâce à toi, j’ai marié l’homme que j’aime. Jamais je ne te laisserai tomber parce que toi, jamais tu ne l’as fait non plus.

Tu as un enfant aujourd’hui.

Tu n’as pas de contact avec elle et j’ose croire que c’est temporaire. Je suis sûre que ce n’est pas définitif. Je sais comme tu l’aimes et comme tu es un bon papa pour elle.

Mais en ce moment, tu te guéris. Soigne-toi mon ami; elle t’attendra et tu seras tellement reconnaissant plus tard de l’avoir privée de son papa pour qu’il guérisse.

Tes démons dorment en ce moment.

Berce-les, chante-leur des chansons s’il le faut, mais garde-les endormis. Jamais ils ne te quitteront, mais j’espère tellement que tu les berceras pour toujours.

Je t’aime mon ami.

Tu es malade dans tous les sens, mais ta folie est aussi ta plus grande qualité.

Tu es mon ami fou et c’est parfait ainsi après tout. Je serai là si tu tombes.

Lisa-Marie Saint-Pierre

L’intruse

Je suis femme, donc je sais qu’une boule qui apparaît dans un sei

Je suis femme, donc je sais qu’une boule qui apparaît dans un sein, c’est un signal d’alerte. Un drapeau rouge. Pâle, mettons, jusqu’à nouvel ordre. Parce que la grande majorité de ces masses sont bénignes, de passage ou peu envahissantes.

Mais quand même. Tu te dis depuis des années que la palpation des seins, c’est pour les soirées olé olé en couple. Que tu te vois mal en train de te tripouiller les boules à la recherche d’une boule qui ne serait pas la bienvenue.

Tu finis par le faire quand même, parce que. Parce que c’est conseillé, parce qu’à un certain âge, ça se pourrait, parce que c’est rassurant de savoir que tout est beau sous le bonnet. Jusqu’à ce soir-là.

Tu barbotes sous les bulles d’un bain trop chaud (il faut ce qu’il faut après une longue journée d’automne !) Tu essaies de te convaincre de lire le roman qui t’attendra finalement à côté de la baignoire jusqu’au lendemain. Tu flattes le chat toujours en quête d’une flatouille ou d’un mot d’amour (« gros bébé poilu », c’est celui que je préfère…) Et là, tu te dis que c’est ce soir que ça se passe. Tu oses.

Tu tâtes. Tu lèves un bras, tu tâtes encore. Tu fais le tour. Tu as vu des vidéos, tu as une vague idée de la façon de faire. Tu appuies dans tous les recoins. Pas qu’un sein ait vraiment des coins… et tu trouves.

Tu mets le doigt dessus : une boule bien cachée, dissimulée sous le gras de sein que tes enfants trouvaient si confortable pendant l’allaitement ou les câlins du soir.

Tu palpes l’autre sein : tout d’un coup que ce serait fait comme ça, ces affaires-là ! Mais non. Rien. Tu as beau explorer, pas de collines dans le sein gauche. Rien de dur qui choque les doigts. Un sein comme tu l’as toujours connu. Souple. Normal. En santé.

Tu refais l’exercice. Tu déplaces ton bras dans tous les sens, baisses, lèves, à gauche, à droite. Et tu constates que la boule que tu sens dans ton sein, elle se déplace dans ton ventre, dans ta gorge. Un stress qui descend dans tes entrailles et qui te serre la voix.

Tu te souviens soudainement de l’article d’Isabelle Racicot que tu as lu sur Picoum. Tu te rappelles t’être dit qu’au moins, ce cancer-là, tu ne l’as pas dans ta génétique. Tu te souviens des femmes autour de toi qui se sont fait surprendre par la bête, et qui l’ont vaincue. Pour la plupart.

Et tu te mets en mode solution, comme tu le fais toujours. Tu t’auto-envoies un rappel pour le lendemain matin : prendre rendez-vous avec ton médecin. C’est la chose à faire. Tu évites Google, le meilleur ami des hypocondriaques. La théorie, tu la connais : consulter tôt en cas de doute.

Tu as quand même une petite peur. Et si le médecin ne la sentait pas, la fameuse bosse ? Si tu ressortais de la clinique avec l’impression d’avoir souffert d’une crise paranoïde ? Si tu te faisais accuser de chercher de l’attention ? Tu te ressaisis, tu sais que tu fais le bon choix. Tu espères que tu te déplaceras pour rien, mais ça aura valu la peine. Entre ça et stresser pendant des mois… et regretter…

Et si, au bout de la série de tests que tu passeras, le médecin disait : « Madame, c’est cancéreux… » ?

Au moins, tu le saurais. Très, très probablement, ce sera une intruse qui se sera invitée pour… rien. Elle sera enlevée ou tu vivras avec. Mais ce sera une boule qui ne fait pas mal, qui ne te rendra pas malade ni en danger. Et si ce n’est pas le cas, tu sauras. Et tu agiras.

Si tu es une femme (ou un homme ! La gent féminine n’a pas l’exclusivité de cette bibitte-là !) et que tu passes par là, je pense à toi. Je t’envoie une grosse, grosse boule d’amour.

 

Nathalie Courcy