Papi a les idées qui se mélangent dans sa tête

Mon Papi, mon grand et fort Papi, n’est plus lui-même depuis quelque temps. La famille a pris la dure décision de l’amener dans un centre plus approprié à sa condition. C’est plus sécuritaire pour lui, et rassurant pour nous. Il ne peut pas s’enfuir, se perdre, oublier, ou se faire du mal. Au moins, il ne peut rien lui arriver. Mais c’est bien ça le pire, en fait : il ne peut plus rien lui arriver… Il s’ennuie. Il ne comprend pas pourquoi il doit rester là. Chaque fois que j’arrive dans le stationnement, je le vois surveiller par la fenêtre. Et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y passe ses journées…

Toi, mon p’tit loup, tu ne comprends pas non plus ce qui se passe. Tu me demandes souvent comment il va. Tu voudrais aller le voir souvent. La vérité, c’est que même si je le visite toutes les semaines, mon cœur de maman n’a pas la force de t’expliquer tout ce qui se passe. Et comme tu as mille et une questions, mon rôle c’est d’y répondre… Mais je n’en ai pas toujours le courage. Je l’avoue.

Cette semaine, je m’en suis sentie capable. J’avais le cœur léger, il faisait soleil et tu avais envie de venir. Alors je t’y ai emmené. Nous avions eu de grandes discussions pour t’y préparer. Tu savais qu’il pouvait prononcer de drôles de mots, dans un charabia bien à lui. Tu savais qu’il ne saurait pas exactement qui tu es. Mais tu savais que ça lui ferait du bien de te voir. Les enfants ont le don inestimable d’apporter du bonheur partout où ils passent.

Quand j’y vais seule, voir mon Papi, je tombe parfois sur de bonnes journées. Des journées où il tient la conversation du moins. Bon, okay, il se pense trente ans derrière et il me jase de ses animaux de ferme, mais au moins les mots défilent et je le sens serein. D’autres jours, je le trouve à regarder dehors, les yeux vides et froids, à me demander sans cesse pourquoi il est là… Parfois, il n’arrive plus à aligner les mots les uns devant les autres pour en faire des phrases. Ces jours-là, je reste moins longtemps, pas parce que je m’ennuie, juste parce que ça me fait trop mal en d’dans…

Quand je t’ai emmené, mon p’tit loup, je ne savais pas quel genre de journée ça serait… J’ai juste croisé les doigts. Il avait eu beaucoup de visites cette journée-là. C’est bon pour lui. Mais il était vraiment fatigué. Quand il t’a vu, j’ai vu une lumière s’allumer en lui. Son teint me semblait moins gris tout à coup. Il t’a demandé comment tu allais, si tu aimais l’école, si je m’occupais bien de toi, si tu aimais la vie… Les mots semblaient venir plus facilement avec toi. Je me suis dit qu’il était content d’avoir de la petite visite, même s’il ne savait probablement pas qui tu étais. Avant de partir, une préposée lui a demandé qui nous étions… Il m’a pointée en nommant le nom de ma mère. Sans rancune, Papi, je sais qu’il te manque souvent une génération. Et quand le moment est venu de te présenter, il a cherché, cherché loin dans sa tête. J’ai voulu lui donner la réponse, mais il m’en a empêchée. Il voulait se rappeler. Il a su prononcer les deux premières syllabes de ton prénom, et pour moi, juste ça, c’était de la vraie magie.

La dernière fois que je suis allée le visiter seule, je le sentais distant… comme si sa tête se trouvait à des kilomètres de nous. Oui, parfois il mélange les lieux, les dates et les noms. Mais cette fois-là, même les mots semblaient lourds dans sa bouche. Il pointait ses pantoufles en disant «petit… armée». Il regardait dehors en répétant «l’autre… l’autre…» Ce n’était tout simplement pas une bonne journée. J’avais l’impression de le troubler… Il me regardait l’air sévère, comme s’il se disait qu’il fallait savoir qui j’étais, comme s’il s’en voulait de ne pas se rappeler. J’ai remis mon manteau. Il s’est avancé vers moi, un petit pas lent à la fois, et m’a prise dans ses bras. Il m’a dit : «Tu es là. Ça fait du bien. Mon petit cœur. Du bien dans mon cœur.» Je suis sortie rapidement pour ne pas qu’il voie mes larmes. Maudit orgueil. Il m’a tout simplement fait comprendre, à sa façon, que même quand les mots ne viennent pas, le cœur, lui, se souvient.

Ce n’est pas facile de le voir comme ça. Ça fait mal de le sentir partir tranquillement. Mais je lui dois la vie et c’est la moindre des choses de l’accompagner jusqu’à la fin de la sienne…

 Joanie Fournier



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