Les poussières de liberté — Texte : Sophie Barnabé

Je me rappelle mes souvenirs d’enfance. Les étés parsemés de poussières de liberté. Tu t’en souviens ? Le plaisir d’une journée de vacances se mesurait à la noirceur des pieds, au contour de la bouche tachée par le Mr. Freeze à l’orange et à l’intensité de la démarcation rouge/blanc sur la peau.

 

Cet été, je sais d’avance que je devrais répéter mille fois à mes enfants d’aller jouer dehors… Pourquoi ? Pourquoi ne sont-ils pas attirés par la chaleur du soleil sur leur peau, le souffle du vent dans leurs cheveux ? Les jambes allongées sur le nouveau sofa sous la pergola, je me demande ce qui manque à leur bonheur. Je regarde autour de moi, tout est là. Notre cour Pinterest est magnifique…

 

L’été » 85… Que j’en ai fait des bouquets de pissenlits ! Je passais de longues minutes les pieds sur la première marche de la piscine et j’observais la peau de mes orteils devenir ratatinée. Ça. Je faisais juste ça…

 

Je mangeais des Revello qui fondaient le long de mes avant-bras et je m’essuyais dans l’herbe. Ça restait collant. Longtemps.

 

En jasant avec mes copines, je faisais glisser des bouts de gazon entre mes dents et pour passer le temps, je mettais mes mains en triangle pour emprisonner des fourmis. Que j’en ai fait des vœux à la vue de trèfles à quatre feuilles !

 

Le temps filait lentement. L’été, l’agenda n’existait pas…

 

J’ai encore des cicatrices laissées par les roches qui m’ont brûlé les mains et les genoux les quelques fois où j’ai fait des jumps sans casque avec mes patins à quatre roues. Je me souviens d’avoir marché deux heures, toute seule avec mon vélo, parce que la chaîne avait débarqué. La grosse misère ! J’ai eu les orteils en sang après avoir perdu ma gougoune tombée du pédalier… Orgueilleuse, pas une larme, mais la gorge nouée.

 

J’ai rencontré mon premier p’tit chum au parc. J’avais osé lui parler même si c’était un étranger. Mon premier french… Une vraie machine à laver !

 

Les vacances me donnaient l’envie d’oser, de tester, d’expérimenter. Je devais prendre des initiatives et il fallait que j’use de débrouillardise.

 

Quand j’y pense, je comprends un peu pourquoi je dois me battre avec mes enfants pour qu’ils sortent jouer dehors. Peut-être qu’il n’y a que dans mes souvenirs que l’été est si cool… Regarde autour de toi. Vois-tu la même chose que moi ?

 

À commencer par la piscine… Mes enfants doivent demander la clé pour aller se tremper les pieds, un petit geste qui, pour moi, était spontané.

 

Souffler sur les pissenlits ou chercher des trèfles à quatre feuilles… J’observe à gauche, puis à droite… Rien de tout ça. C’est vrai que sur un gazon digne d’un circuit de la PGA, ça ne pousse pas.

 

Et les fourmis capturées ? Oublie ça, je les ai fait exterminer !

 

Déguster un bon Revello. D’accord, mais pas sous la pergola au risque de tacher les coussins du nouveau sofa. Et si surgissait l’envie de se faire une cabane avec les chaises de jardin ? Jamais ! Ça pourrait défoncer le rotin !

 

Pas question non plus de mâchouiller de l’herbe et les Popsicle trop sucrés, je les ai sagement remplacés par des yogourts glacés. Ceux qui ont le même goût que les yogourts que j’ai mis dans les lunchs toute l’année. Ouin… mais c’est pour leur bien.

 

Puis, quand mes enfants désirent enfin sortir, je leur impose de mettre leur casque pour faire du vélo même quand il fait hyper chaud. Porter des protecteurs pour faire du roller, se badigeonner de crème solaire aux deux heures pour éviter de brûler et de chasse-moustiques pour ne pas que ça pique ! C’est plate en bibitte !

 

Les enfants doivent traîner leur bouteille d’eau pour éviter de boire au boyau, et sans téléphone, ils doivent lâcher leur partie de basket et revenir aux heures pour m’informer qu’ils n’ont pas été kidnappés.

 

Au parc, il n’y a plus d’enfants et si par miracle il y en a un, je répète aux miens d’être prudents parce qu’il pourrait être méchant. Bon… j’exagère un peu. Pas tant que ça…

 

Au fond, tout ce qui me fait craindre le pire pour mes enfants aujourd’hui me faisait tellement sentir en vie à l’époque. Je réalise que les étés de mon enfance étaient spéciaux parce qu’ils étaient propulsés par des élans de créativité, parfois freinés par excès de témérité. Sans agenda ni trop d’encadrement, ils étaient tout le contraire de la routine de l’année scolaire.

 

Les temps ont changé. Pour le mieux ? Pour le pire ? Le spa, la piscine, la pergola. Travailler comme des fous pour pouvoir se payer tout ça… Pour qui ? Pourquoi ? Cet été, dans notre magnifique cour aseptisée, mes enfants, je promets de vous souffler des poussières de liberté.

 

Sophie Barnabé



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