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Savoir apprécier les petites choses de la vie

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C’était à la fin de l’année 1995. Les Casques bleus commençaient à se retirer de la Bosnie-Herzégovine, car les troupes de l’Organisation des Nations Unies n’étaient pas capables d’établir un maintien de la paix. L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord a donc décidé d’envoyer des troupes. Les troupes de l’OTAN avaient beaucoup plus de marge de manœuvre que les troupes de l’ONU en ce qui concerne les règles d’engagement.

À ce moment, j’étais affecté avec un régiment blindé de la base de Petawawa. Nous étions à la mi-novembre et j’apprenais de mes supérieurs que je serais déployé. Quelle joie dans mon cœur! Moi qui avais 25 ans et qui rêvais de partir en mission à l’étranger pour servir mon pays. C’était un des plus beaux cadeaux qu’on pouvait me faire.

Mais c’était rapide, car nous avions seulement deux semaines d’entraînement et on devait prendre notre congé de Noël. Je ne vous l’ai pas encore mentionné, mais je ne savais pas où je m’en allais. Personne ne pouvait me donner l’information à propos de l’endroit du camp parce que celui‑ci n’avait pas encore été déterminé. On m’avait dit : « Prépare-toi à vivre dans un véhicule blindé pour quelque temps peut-être. »

Le 23 janvier 1996, j’atterrissais à Zagreb en Croatie. Par la suite, on a tous embarqué dans des autobus. Et je me rappelle quand nous sommes passés de la Croatie à la Bosnie, le paysage avait soudainement changé. Plus on avançait sur les routes et pire c’était. Il y avait des maisons entièrement détruites. La plupart avait des trous de balle dans les murs. Celles qui tenaient encore debout n’avaient aucune fenêtre et aucune porte. Les gens demeuraient quand même dans leur maison. Il y avait environ 15 cm de neige au sol. Et là, je me suis dit : Mais qu’est ce que je fais ici? C’était beaucoup plus effroyable que ce qu’on voyait à la télévision. J’étais dedans cette fois au lieu d’être dans mon salon. Mais j’étais toujours fier d’être là et de faire partie des Canadiens qui pourraient faire la différence.

Arrivés au camp à Velika Kladuša, nous avons dû rester là pendant deux semaines parce que notre camp n’était pas prêt. Ce fut la joie lorsque nous sommes arrivés au camp Maple Leaf à Zgon. On savait que ce serait notre maison pour les six prochains mois. Les journées de travail débutaient à 8 h et se terminaient souvent à 23 h ou même plus tard. Tout le monde était très occupé à finaliser le camp et à partir sur la route pour effectuer des patrouilles. Nous avions le strict minimum pour un peu plus de 400 hommes. Une seule télévision, une table de billard, quelques appareils de musculation et trois lignes téléphoniques que nous avons obtenues trois semaines après notre arrivée. À ce moment‑là, les gens n’avaient pas de cellulaire et ne pouvaient pas contacter leur famille au tout début.

L’eau était pompée de la rivière et décontaminée par la suite dans un bassin. Cette eau était utilisée pour les douches. Nous avions de l’eau chaude pendant deux heures pour laver dix hommes à la fois dans une tente. Il était quelquefois impossible de se laver, car l’eau était trop contaminée. N’oubliez pas, nous sommes dans un pays en guerre et dehors, des carcasses se trouvent sur le sol et dans les rivières.

De vraies toilettes pour six mois? Non, oubliez cela. Que des toilettes chimiques pour geler l’hiver et te faire envahir par les mouches l’été ou te faire piquer.

Mais malgré tout cela, nous étions heureux. L’esprit de camaraderie était tellement fort! Même si nous n’avions rien, ce n’était pas grave. On avait des frères d’armes sur qui on pouvait compter. Même si tous les soirs, je devais me coucher sur mon lit de camp avec mon oreiller improvisé (un t-shirt rempli de serviettes). Même si tous les matins, je devais inspecter mes bottes pour vérifier s’il y avait un petit lézard dedans. J’étais heureux de me lever le matin et d’enfiler ma chemise de combat avec le drapeau canadien.

4 juillet 1996, une semaine avant notre retour au pays, un des nôtres perdait la vie dans un accident routier. C’était la première fois que je vivais cela et c’était difficile à vivre. Lors de la cérémonie, le clairon s’est mis à jouer et je me serrais les dents pour ne pas pleurer. Bien voyons! Il n’était pas question que je verse une larme devant les autres…

De retour au pays peu de temps après… même si j’avais aimé l’expérience de ma première mission, j’étais content de rentrer chez moi.

Enfin, le premier soir dans mon lit, je retrouvais le côté douillet qui m’avait manqué les six derniers mois. Et quoi dire de mon oreiller! Jamais je n’aurais pensé qu’un oreiller pouvait être une chose que j’appréciais autant dans la vie. Souvent, on tient tout pour acquis, mais quand on vit dans la misère un peu, on devient capable d’apprécier les petites choses banales de tous les jours. Laissez-moi vous dire que nous sommes très chanceux d’avoir grandi dans notre beau pays.

Ma première mission fut la meilleure des trois missions que j’ai faites à l’étranger. Pourtant, nous n’avions rien côté logistique et la nourriture laissait parfois à désirer. C’était la première fois que des soldats canadiens étaient déployés sans aucune permission de prendre de l’alcool. L’esprit de corps était au maximum et nos supérieurs étaient fantastiques. C’est pour cela que je garde d’excellents souvenirs de cette mission même si le décor extérieur était horrible. Je garde les moments de joie passés avec mes frères d’armes. Je garde aussi une pensée pour les frères d’armes que j’ai perdus.

 

 Carl Audet

Cher message de posting

Tu représentes tout ce qu’un militaire Doit laisser derrière pour progresser dans sa carrièr

Tu représentes tout ce qu’un militaire

Doit laisser derrière pour progresser dans sa carrière.

Traverser un pays.

Bouleverser sa vie.

 

Je te désire tellement

Qu’on pourrait croire que tu es important.

Mais tu n’es que le bout de papier

Qui confirmera où je dois aller.

 

M’ouvriras-tu de nouveaux horizons?

Ou me ramèneras-tu là où il faisait bon?

En fait, toi tu ne sers à rien.

Tu n’es que le barrage sur mon chemin.

 

J’ai hâte de te posséder

Pour enfin t’oublier et pouvoir me préparer.

Parce que tu pourrais être surprenant

Et chambouler tous mes plans.

 

C’est toi qui lèveras le doute

Sur ce que sera ma route.

Tant que je ne t’aurai pas entre les doigts,

Mon destin pourrait prendre une autre voie.

 

Parfois dans la même chaumière,

Certains te craignent, d’autres t’espèrent.

Avec tristesse, nos proches te subissent

Et nos voisins, de tout cœur, te haïssent.

 

Tu annonces les adieux obligatoires,

Déguisés en au revoir.

L’heure de dissimuler ma joie

Devant ceux que je laisserai derrière moi.

 

C’est que mes pieds sont encore ici

Mais mon esprit est déjà parti.

Tout l’hiver, tu m’as fait miroiter

Cette nouvelle aventure qui pourrait m’arriver.

 

Si l’hirondelle annonce le printemps

Pour la famille d’un militaire, le réel porteur de changement,

C’est ce message de posting, redouté ou espéré,

Toujours source d’anxiété, même lorsque désiré.

 

 

Elizabeth Gobeil Tremblay

La honte

La honte, un sentiment d’abaissement, d’humiliation qui résulte

La honte, un sentiment d’abaissement, d’humiliation qui résulte d’une atteinte à l’honneur, à la dignité. Ou bien encore mieux, un sentiment d’avoir commis une action indigne de soi, ou une crainte d’avoir à subir le jugement défavorable d’autrui.

Oui, c’est bien de cela que je veux vous parler : la peur d’avoir à subir le jugement défavorable des autres, la honte !

Mais revenons‑en au début… Tout le monde dans sa vie a déjà vécu un moment de honte. Non ? Si ce n’est pas le cas, ça devait être tout près de la honte.

Je me rappelle très bien lorsque j’étais militaire à la base de Valcartier : un beau matin, j’occupais le poste de caissier de la base. J’avais des responsabilités importantes. J’étais le seul qui effectuait les divers paiements et à la fin de la journée, ça devait balancer. Puis ce matin‑là, une des superviseurs est passée et m’a dit « Bonjour Carl ». Elle m’a regardé et m’a dit : « Tu n’as pas l’air de bien aller, ce matin ». C’est alors que j’ai fondu en larmes et suite à cela, elle m’a demandé si je voulais un rendez-vous en santé mentale à la base militaire, ce que j’ai accepté.

Mais comme tout bon soldat, peu importe la tâche, la priorité, c’est toujours de servir son pays en premier ! Soi-même, ça passe après ! Bien, c’est ce que j’avais appris de la vieille armée ! C’est pour cela que c’est toujours difficile d’être militaire et père de famille en même temps. Quand le devoir t’appelle, souvent, l’éventail de choix n’est pas très large. Notre pays, le Canada, passe souvent avant la famille pour les militaires.

Arrivé à l’hôpital de la base, je devais emprunter l’escalier pour monter au deuxième étage. Le deuxième étage comprend seulement les services de santé mentale. Bon OK, avant d’aller vers l’escalier, je devais m’assurer que personne ne me voie ! Bien non, c’est l’escalier de la honte et en haut, c’est l’étage de la honte. Ce n’est pas permis pour moi qu’un autre me voie emprunter cet escalier pour aller en haut. Qu’est‑ce qu’ils vont penser de moi ? Je vais être un faible ?

J’ai attendu que le corridor soit libre de gens et j’ai emprunté l’escalier. J’étais encore stressé dans les marches parce que je ne savais pas si j’allais voir d’autres militaires à l’étage. Arrivé au deuxième étage, soulagement total ! Aucun militaire en vue, seulement du personnel civil. Après avoir été accueilli par les réceptionnistes, je me suis dirigé vers la salle d’attente. Et boom ! Ce fut la catastrophe, deux autres militaires étaient assis et attendaient, mais personne n’osait se regarder. De temps en temps, je regardais du coin de l’œil pour voir si on me regardait, mais non. Personne n’osait se regarder. Je n’étais pas le seul à avoir honte ! C’est ça la honte, la peur d’avoir à subir un jugement défavorable d’une autre personne.

Ce fut encore le même scénario, à la base militaire de St-Jean. J’avais ce réflexe de m’assurer que personne ne me voie monter au deuxième étage. Quand même honteux pour un sergent, d’aller au deuxième étage. Surtout quand tu as été instructeur et capable de former des pelotons de soixante recrues !

Quand on m’a diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique l’année passée, je me suis dit : « Bon, est-ce que j’en parle ? » Et tout de suite, je me suis dit oui, je ne cacherai pas cela.

Pourquoi ? Parce que cela fait quatorze ans que je souffre de cette blessure sans le savoir. Ma femme a dû endurer beaucoup de crises et de colère de ma part. J’ai frôlé le divorce à plusieurs reprises. Mes enfants ont souffert de voir un papa qui criait envers eux pour des riens comme si c’était la fin du monde. Parfois, je leur ai même fait peur à mes tout petits enfants d’amour. Et pourtant je les aime tellement, mais j’étais blessé et personne ne m’avait aidé. Ils ont failli me perdre à plus d’une reprise, car j’étais dépressif.

Je me suis dit : au lieu d’avoir honte, je vais en parler. Je vais aider ceux qui sont comme moi. Ceux qui ont honte, ceux qui sont isolés et qui ont besoin d’aide. Parce que moi, les aider, ça me fait du bien aussi.

La honte c’est la peur d’avoir à subir le jugement défavorable des autres. La peur ne sert à rien dans la vie. Mais vaincre sa peur, voilà une chose enrichissante. Voilà une chose que je vais enseigner à mes enfants. Transformer sa peur en courage !

Carl Audet

Le mauvais chum dans le salon

2004, j’étais presque à la fin de ma mission en Afghanistan, et

2004, j’étais presque à la fin de ma mission en Afghanistan, et j’avais le pressentiment que cette mission était la dernière de mes trois missions dont deux auparavant en Bosnie-Herzégovine. Car celle‑là, je la trouvais difficile et j’avais de la misère à me comprendre.

À mon retour, l’alcool s’est installé quotidiennement de façon rapide sans que je m’en aperçoive, car ça me faisait du bien. Ça me gelait sans que je m’en aperçoive à la fin de mes journées de travail.

2005, j’ai décidé de m’acheter une maison, car je ne pouvais plus rester dans les maisons militaires en rangées collées les unes sur les autres. Je ne sortais plus dehors. Je restais enfermé dans mon logement parce que j’étouffais avec le monde.

Ce fut l’achat d’une belle maison canadienne en pierre avec vue sur le fleuve St-Laurent, dans le bois et possédant un vaste terrain boisé. Par la suite, j’ai fait l’obtention d’un chien. J’étais heureux, enfin, je pensais que je l’étais. Ma consommation d’alcool avait nettement augmenté à une quantité phénoménale, que j’ai maintenue pendant quatorze ans. Je ne savais pas ce que j’avais. Toujours pendant ce temps, j’avais le pressentiment que quelque m’observait ou était présent avec moi. Mais je ne voulais pas vraiment y porter attention…

En 2007, j’ai connu ma femme, puis en 2008, nous emménagions ensemble. 2009 fut l’année marquante de l’arrivée d’une belle petite fille aux yeux bleus et 2013 fut l’année de l’arrivée d’un beau petit garçon aux yeux bleus lui aussi.

Puis à travers ces années, j’étais devenu un papa heureux et fier d’avoir de beaux enfants en santé. Mais cela impliquait aussi d’avoir une vie sociale que je n’avais pas avant car j’avais une vie isolée, ce que je n’avais pas remarqué.

2012, je n’en pouvais plus de souffrir avec mes douleurs physiques et chroniques. Je commençais finalement à utiliser le mauvais chum dans le salon qui était là tout le temps à m’attendre. Et il m’aidait pour faire des plans pour mettre fin à mes jours. Suite à cela, j’ai discuté avec l’infirmière en santé mentale de la base militaire et j’ai été référé à une psychologue en ville.

Mars 2013, libération médicale des Forces canadiennes pour mes blessures et mes douleurs aux genoux et au dos. Ce fut un soulagement, une pression de moins sur mes épaules. J’ai décidé d’arrêter tous mes médicaments avec l’accord de mon médecin parce que selon moi, l’armée était mon problème.

Automne 2017, quelle erreur de ma part ! J’avais encore pété les plombs un matin comme tant d’autres, jusqu’à faire un black-out. Je me sentais mal, j’avais mal au ventre, je n’avais plus le goût de vivre. J’avais fait du mal à mes enfants, ceux que j’aimais le plus au monde. Le mauvais chum du salon était encore là. J’ai appelé ma femme dans le stationnement du DIX30 à Brossard et je me suis mis à pleurer. Je craquais, je ne voulais plus vivre ainsi, j’avais besoin d’aide !

J’ai pris un rendez‑vous à ma clinique privée et en m’y rendant, je me voyais écrire des lettres d’adieux à mes enfants. Je me suis dit : bon, il est temps que j’arrive, car ce maudit chum de salon n’arrête pas ! Il m’aidait encore à faire des plans pour m’enlever la vie.

J’ai consulté des psychologues pour finalement découvrir que j’étais atteint du trouble de stress post-traumatique (TSPT), alors que j’avais toujours eu des doutes par rapport à cette blessure. Donc, j’ai dû avaler ma pilule et l’accepter ! Car oui ça pouvait exister, j’en étais atteint !

Avec ma thérapie maintenant, je me suis rendu compte que je m’étais développé une vie en accord avec ma blessure sans m’en rendre compte.

Depuis environ quatre mois, ce mauvais chum de salon, je l’ai mis dehors de ma maison avec les conseils de ma psychologue et depuis, ça va beaucoup mieux. Car tant et aussi longtemps que je garde ce mauvais chum près de moi, rien ne pourra m’aider.

Je lui ai dit : Va-t’en dehors, mauvais chum ! Je ne veux plus te revoir !

Carl Audet

Bye bye, mon militaire!

C’est le jour 183 de notre décompte familial. Ce matin, nous som

C’est le jour 183 de notre décompte familial. Ce matin, nous sommes allés reconduire mon mari et ses bagages vert armée à l’aéroport, direction Kosovo. « Tu dois être inquiète? Comment vas‑tu faire? » Non, pas particulièrement inquiète. Et je vais faire comme d’habitude, en m’organisant à l’avance et en prenant les choses une à la fois. Pour moi, c’est une mission de guérison et de pardon.

bagages

Comme jeune couple, nous avons vécu la mission en Bosnie. J’étais étudiante, j’avais passé trois des six mois de déploiement au Burkina Faso. Mis à part les chutes de neige records qui avaient envahi l’entrée de la maison (mon mari se moque encore de ma technique de pelletage visant à seulement laisser l’espace pour une voiture et une personne), cette absence s’était bien passée.

Quant à la deuxième mission, c’est une tout autre histoire. C’était il y a neuf ans. J’avais accouché de ma deuxième fille l’année précédente. Un beau BABI (bébé à besoins trèèèèèèèèèès intenses) qui pleurait vingt-quatre heures par jour, ne tolérait aucun mouvement, aucun bruit (incluant le son de ma voix) et ne dormait qu’en peau à peau.

Cette mission s’ajoutait à dix-huit mois d’entraînement loin de chez nous, un déménagement du Québec vers l’Alberta, un nouvel emploi, et une fille aînée encore plus exigeante que mon BABI. Si on mélange tout ça avec une dépression diagnostiquée à la fin de la mission, mais qui traînait depuis deux ans, au stress de savoir mon mari dans un endroit dangereux et à l’éloignement de tous ceux qui voulaient m’aider, qu’est-ce qu’on obtient? Un désastre traumatisant. Une maman cernée jusqu’à la plante des pieds, débordante de pensées sombres et de culpabilité.

En Afghanistan, c’était le bordel depuis le 11 septembre 2001. On entendait sans arrêt parler des militaires canadiens qui se faisaient tuer (158 militaires et quatre civils, sans compter les morts à retardement associées au syndrome de stress post-traumatique. Paix à leur âme et à leur famille). Pour protéger nos enfants, il fallait éteindre la radio dans la voiture, fermer la télé à l’heure des nouvelles, et espérer que les petits amis de la garderie n’aient pas l’idée saugrenue de discuter diplomatie internationale. J’appartenais à un forum de discussions de conjointes de militaires. J’avais assisté à des soirées préparatoires au centre de ressources familiales de la base militaire. Je discutais au téléphone avec ma mère et ma belle-mère régulièrement. Pour le reste, mon mari avait droit à trente-cinq minutes d’appels téléphoniques par semaine, divisées entre les membres de sa famille et entrecoupées par des tirs de roquettes. Plein de raisons pour s’enfoncer et s’isoler malgré toutes les traces de bonne volonté.

Pendant des années, je suis restée convaincue jusque dans mes tripes que je ne survivrais pas à une autre séparation prolongée. Je n’en pouvais plus de l’éloignement, du manque de communication, des crises des enfants qui s’ennuyaient épouvantablement de leur papa-chéri-d’amour-tellement-plus-cool-que-leur-maman-cruelle-parce-qu’elle-les-oblige-à-manger-des-légumes-et-à-dormir-la-nuit. Je passais plus de temps à jouer à la maman psy/médecin/réparatrice de tout ce qui en profite pour briser, qu’à être moi. Je ne dormais plus. Je ne souriais plus. Je travaillais comme un robot. Je maternais comme un robot. Mais un robot au bout du rouleau. Je m’en suis sortie vivante de peine et de misère, avec une prescription d’antidépresseurs, l’anxiété dans le piton et un abonnement aux psychothérapies.

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Alors à l’annonce (surprise!) d’une autre mission, j’ai encaissé un gros « bang! » au cœur, une plongée dans les souvenirs. Puis je me suis ressaisie. Le Kosovo est plus stable que l’Afghanistan. Le nombre d’enfants dans la famille a doublé, mais ils sont plus vieux et ne sont pas accrocs aux crises. Je suis de retour au Québec, à quelques heures de route de ma maman et de mes beaux‑parents. Je suis entourée d’amis. Skype existe. Les médias ne diffusent pas systématiquement les départs des Canadiens en mission et leur retour en cercueil. Et moi, je suis guérie et je me suis pardonné. Mon moral est solide, mon anxiété est maîtrisée, je ne suis plus toujours à bout de souffle et d’espoir.

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Les six prochains mois ne seront pas de tout repos, mais j’ai décidé de prendre chaque jour pour ce qu’il est : une journée qui passe. Je croise mes doigts pour que la gastro nous oublie encore cette année. J’ai ma liste de contacts d’urgence « au cas où ». Je suis en train d’installer un espace ultra méga zen dans ma chambre. Mon mari, leur papa, nous manquera. Fêter Noël, la nouvelle année, la St-Valentin, Pâques et l’anniversaire des quatre enfants sans lui ne sera pas toujours jojo. Mais le pire, c’est l’Halloween. Parce que moi, je ne creuse pas des tranchées sur notre terrain pour créer un cimetière. Pour ça, ça prend un papa militaire hyper cool. Et le nôtre, il est rendu au Kosovo.

Bye bye, mon militaire! On se revoit bientôt… sur Skype!