La femme oubliée

Nous sommes début juin et je suis incapable de dormir. Je me tourne et retourne sans cesse en n’ayant qu’une seule chose en tête : Noël. Parce que s’il y a une chose à laquelle on ne peut échapper, c’est bien le temps des fêtes.

Plus je vieillis et plus ce temps de l’année me fait souffrir. Je suis pourtant une femme, une mère et une conjointe épanouie. Le mal de mon passé vient parfois me hanter la nuit tout au long de l’année, mais quand vient le temps des fêtes, c’est immanquable. Malgré tous les bonheurs et les épanouissements vécus, dans mes moments de solitude, je réalise à quel point mes blessures internes ne seront jamais vraiment pansées.

Les obligations familiales me ramènent quinze ans en arrière, lorsque j’étais obligée d’aller aux fêtes familiales. Lorsque j’étais obligée de faire bonne impression et d’affronter ce membre de la famille qui profitait de moi. Qui profitait de mon innocence d’adolescente pour assouvir ses sombres désirs, m’entraînant par le fait même dans son tourbillon malsain.

Je faisais alors semblant que j’étais à l’aise et heureuse de me retrouver en famille, quand tous et chacun savaient très bien ce qui se passait, mais ne faisait rien. J’étais la plus jeune de la famille et lui, l’aîné. J’étais le mouton noir de la famille et lui, celui à qui on pardonnait tous les déboires.

Je me rappelle à quel point la jeune adulte a pleuré en position fœtale à l’approche de Noël. Seule, en silence. Dans mon trois et demie qui devenait si grand et vide. Parce que tout était une question d’apparence. Peu importe la raison du rassemblement, j’affichais mon plus beau sourire pour ne pas décevoir mes parents.

Maintenant que je suis mère, j’ai enseveli cette partie de moi bien loin dans un petit coin sombre de mon cerveau. Certains disent avoir droit à leur petit jardin secret et bien moi, c’est une plantation de mauvaises herbes. J’ai beau y avoir planté les plus magnifiques fleurs jamais trouvées, la racine de mes mauvaises herbes est trop tenace.

À l’approche des fêtes, je tente de mettre de la magie dans la vie de mes enfants. Pour leur bonheur bien sûr, non le mien. Mais l’année dernière, j’ai éclaté. En essayant de les coucher pour une simple sieste, je me suis mise à pleurer. Sans raison précise. Mon grand de sept ans me regardait avec tant de peine. Il voulait clairement m’aider. Mais j’étais incontrôlable, fallait que ce trop-plein de moisissure sorte. J’ai pris un oreiller afin de hurler et de pleurer le plus fort et le plus vite possible afin de redevenir la mère rationnelle et heureuse que je suis.

Je me suis juré de ne plus jamais faire de scène devant mes enfants. Pour leur bien. Ces petits anges ne méritent pas une mère tourmentée, pire encore, ils ne méritent pas de connaître la tristesse durant le temps des fêtes.

Cette femme que j’ai oubliée tente sauvagement de refaire surface dès qu’elle en a l’occasion. Mais une chose est certaine, elle ne parviendra jamais à détruire ces fleurs que j’ai plantées dans mon jardin de bonheur.

 

Eva Staire

 

 



Commentaires